Pratiques pastorales

LA VACHE ET SON BERGER
Qu’attendent les pasteurs nomades de leur bétail et quelles sont les aptitudes qu’ils cherchent à développer chez lui ? Leur point de vue ne peut être celui d’un éleveur occidental : les facteurs climatiques et économiques qui forment le contexte de leur culture pastorale sont très spécifiques

LA VACHE ET SON BERGER

Méconnaissance d'une culture
Les anthropologues et experts étrangers ont souvent dénoncé la valorisation symbolique du bétail chez les nomades peuls. L’accusation de boomanie de ces nomades veut mettre en évidence une prétendue “absence de rationalité” des pasteurs tandis que la boolâtrie stigmatisent une composante religieuse de leurs conceptions du bétail.
Objectif véritable
A titre d’exemple, on peut citer les systèmes de valeurs spécifiques des pasteurs peuls wodaabe qui privilégient leurs grands zébus rouges aux dépens des autres bovins. Sélectionner les zébus d’après leur beauté, s’avère pour les éleveurs pasteurs nomades peuls l’aboutissement de la réussite d’une stratégie globale d’élevage.
Le berger et sa vache
Pour composer son troupeau le berger pasteurs wodaabe ne favorise pas la beauté de ses animaux en opposition à des critères de productivité économique. La beauté des animaux confère notamment au propriétaire un certain prestige social grâce à la reconnaissance de ses compétences de pasteur berger et son savoir faire.
Troupeau de zébus

La spécificité de la vache d’origine

La notion de vache d’origine ne définit pas une pureté sanguine mais une présence ancienne continue dans le troupeau familial. En ayant connu longtemps la même stratégie pastorale, les vaches ont fini par en être modelés dans leur comportement et morphologie. Pour les Wodaabe, le comportement animal n’est pas un caractère individuel mais un label lignager. Ce sont les lignages bovins d’origine qui manifestent le mieux un comportement animal très valorisé : le lien à la famille de l’éleveur.

STRATÉGIE D’ÉLEVAGE DES WODAABE

La beauté du lignage des vaches 

Pour les bergers Wodaabe, chaque bovin n’est ni un animal isolé et interchangeable, ni une simple unité de production. Les troupeaux sont des “lignages bovins“ qui, comme pour les humains, rassemblent les descendants d’un ancêtre commun connu. Le fait de penser que chaque bovin relève d’un lignage ajoute à son identité un caractère qui dépasse son existence biologique et le place dans la société et l’histoire humaine. 

Stratégie de sélection des lignages d’origine

Parmi ces lignages bovins, les pasteurs nomades Wodaabe valorisent ceux qui ont accumulé une longue histoire dans le cheptel d’une famille élargie ; ce sont les lignages d’origine. Comme ils constituent le noyau fiable du système de production pastoral, les pasteurs nomades s’efforcent d’assurer leur continuité. Pour les pasteurs nomades Wodaabe, la continuité des générations d’animaux représente un intérêt économique supérieur aux performances individuelles de chaque animal.

Domestication des vaches

Les Wodaabe privilégient les lignages bovins anciens qui sont les plus attachés à leurs éleveurs (et, inversement, les plus craintifs à l’égard des autres humains). La domestication des bovins par les Wodaabe s’inscrit dans une logique de persuasion et d’accommodement. Le pastoralisme sollicite la coopération active des animaux. Ceux-ci sont l’objet d’interventions et de manipulations mais effectuent diverses activités attendues par les éleveurs ; ils sont engagés dans un processus qui sollicite leur mémoire et recourt à des intelligences et à des compétences.

PEULS WODAABE00

Des qualités exceptionnelles

Les zébus des bergers wodaabe, sont réputés être des grands marcheurs, ils se déplacent sur de plus grandes distances que les autres bovins. Ils ont des capacités d’orientation exceptionnels. Ils ne divaguent jamais sur les pâturages et attendent les ordres du berger pour être conduits sur les bons pâturages. Les zébus rouges savent rassembler de manière compact les autres animaux et forme un déplacement en ligne serrée derrière le berger et accèdent à la pâture en groupe. 

Abreuvement des troupeaux

Des compétences indispensables

Cette cohésion de groupe est entretenue par des animaux leaders. Ils rappellent les bêtes qui s’écartent trop du troupeau ; ils montent la garde et alertent les autres animaux dès qu’ils prennent conscience d’un danger.  Le soir, ils font rentrer le troupeau au campement sans s’attarder. Les Wodaabe disposent d’expressions pour exprimer chacune de ces compétences animales. Si cet élevage est sentimental, il l’est à la fois par l’attachement des animaux à leur guide et par celui des éleveurs à son troupeau.

Troupeau de zébus

Un échange mutuel de service

Cette logique de coopération entre humains et animaux explique des décisions en apparence irrationnelles, comme le maintien de vieilles vaches dans les troupeaux. Ce sont souvent des vaches très coopératives avec l’éleveur et qui participent à l’éducation’ des autres animaux ; elles commandent ou orientent leurs conduites à la pâture et réduisent les conflits au sein du troupeau. De tels bovins vétérans représentent un capital décisif pour assurer les bonnes performances alimentaires de l’ensemble du troupeau. 

peuls wodaabe gerewol

Spécificité des pasteurs wodaabe

Cela confirme donc que le lien qui lie les pasteurs à leur bétail ne relève pas, selon la vision superficielle qui en est trop souvent donnée, d’un attachement affectif qui dépasserait les bornes du rationnel, et qui serait disproportionné à la valeur économique objective de ce bétail. La symbiose homme-animal répond à une logique que seules des enquêtes approfondies permettent de mettre en lumière. Au Sahel, le fort attachement réciproque entre l’homme et la vache constitue une spécificité des pasteurs Peuls.